Sanaa, correspondance - Depuis son hospitalisation en Arabie Saoudite, le 4 juin, la question de l'état de santé du président Ali Abdallah Saleh et de son retour au Yémen n'en finit plus d'alimenter les spéculations. Un jour annoncé "au plus mal" par les uns, la santé du chef de l'Etat serait finalement en "constante amélioration" pour les autres. Ce vendredi 17 juin, un responsable du royaume saoudien, sous couvert de l'anonymat, l'affirmait : "le président ne reviendra pas au Yémen". Sans tarder, plusieurs sources officielles yéménites, dont le vice-ministre de l'information, Abdou Al-Djanadi, annonçaient le retour d'Ali Abdallah Saleh dans les tous prochains jours.
Alors que les informations alarmantes sur l'état de santé d'Ali
Abdallah Saleh proviennent généralement de sources saoudiennes anonymes,
les démentis sont sans surprise rédigés par des proches du chef de
l'Etat. Dans le creux de ces informations contradictoires, se lisent les
souhaits profonds des camps en présence.
SERVICES DE SÉCURITÉ
Pour les opposants yéménites, l'attaque du palais présidentiel du 3
juin marque clairement un tournant qu'ils comptent bien exploiter. Dès
l'annonce du départ d'Ali Abdallah Saleh pour Riyad, la place du
Changement, le foyer de la contestation, s'était animée d'une euphorie
inédite depuis plusieurs semaines. Les manifestants, venus très
nombreux, célébraient une première victoire majeure, annonciatrice d'un "nouveau Yémen". Ils appelaient le vice-président Mansour Haddi, nommé chef de l'Etat par intérim, à engager au plus vite le processus de transition politique. "Ne soyons pas orgueilleux, mais attentifs et prudents", tempérait alors Walid al Amari, l'un des principaux leader du mouvement révolutionnaire.
Car malgré l'absence du président de Sanaa, le clan Saleh restait bel
et bien aux commandes des principaux services de sécurité de l'Etat.
Cantonné au périmètre de sa résidence, située à proximité du foyer des
opposants, le vice-président observait, impuissant, Ahmed Ali,
l'un des fils du chef de l'Etat et chef de la garde républicaine,
prendre place dans le palais présidentiel. Le mercredi 8 juin, tard dans
la soirée, un déluge de feu s'abattait dans le ciel de la capitale. Les
partisans du président célébraient à coup de rafales de Kalachnikov et
de tirs d'obus la sortie d'Ali Abdallah Saleh des soins intensifs de
Riyad. La démonstration avait valeur d'avertissement pour tous ceux qui
voulaient croire que ce voyage pour l'Arabie serait sans retour.
PRESSIONS AMÉRICAINES ET SAOUDIENNES
Depuis, les principaux acteurs du camp du changement, opposition
parlementaire, mouvements de la jeunesse, leaders tribaux et
responsables militaires, n'en finissent plus d'en appeler au
vice-président Mansour Haddi pour que soit créé un conseil présidentiel
intérimaire. Constitué d'hommes de consensus, ce conseil devrait former
un gouvernement de technocrates et s'atteler à la préparation
d'élections présidentielles anticipées. Mais le chef de l'Etat par
intérim, à la marge de manoeuvre politique limitée, annonce travailler à
la seule consolidation d'un cessez le feu, au retrait des "bandes armées illégales" des principales villes et à l'amélioration d'une situation économique détériorée. Qualifié "d'homme honnête, sincère, patriote et sage"
par le général Mohsen, passé dans le camp des opposants, Mansour Haddi
concentrerait désormais tous les espoirs des manifestants.
Selon plusieurs sources diplomatiques présentes à Sanaa, les
Etats-Unis et l'Arabie Saoudite ne ménageraient pas leurs efforts pour
obtenir du président Saleh qu'il signe l'initiative de transfert du
pouvoir élaboré par le Conseil de Coopération du Golfe. "La signature de ce document est la seule voie possible pour sortir de la crise", confiait au Monde le général Mohsen le 10 juin dernier. L'officier en appelait à l'intervention "rapide" des "sages du Yémen, de ses frères et amis" pour faciliter ce "transfert du pouvoir, pacifiquement".
Le cheikh Sadek al Ahmar, le leader de la puissante confédération
tribale des Hashed, en conflit ouvert avec le président Saleh depuis le
23 mai, regrette quant à lui que l'Union européenne, les Etats-Unis et
les pays du Golfe aient trop longtemps temporisé. "S'ils avaient
fait pression sur Ali Abdallah Saleh dès le début de la révolution,
alors il serait déjà parti. Mais ils ont hésité", précise le cheikh, persuadé que les Américains et les Saoudiens, aujourd'hui, "peuvent convaincre Ali Abdallah Saleh de renoncer au pouvoir". A son tour, le chef tribal invite le chef de l'Etat par intérim à "prendre des décisions, sans tarder".
Mais les opposants se rejoignent tous sur un autre point. Peu leur
importe, finalement, qu'Ali Abdallah Saleh rentre, ou pas, au Yémen. Ils
en sont persuadés. Le chef de l'Etat a d'ores et déjà perdu le pouvoir.
Au milieu des rumeurs et des informations contradictoires, il semble
acquis que le vice-président Mansour Haddi occupe une place peu
confortable. Et qu'Ali Abdallah Saleh soit aujourd'hui un président sous
pression.
François-Xavier Trégan LeMonde