"La pluie commence par une goutte d'eau", exhorte Manal Al-Sharif sur la vidéo
qui a déclenché la campagne Women2Drive. Ce vendredi, des femmes ont
ainsi bravé l'interdiction traditionnellle de conduire en Arabie
Saoudite. Elles ont ignoré les risques d'arrestation et de violences
réactionnaires. Women2Drive a obtenu de nombreux soutiens sur les
réseaux sociaux. L'autorisation de conduire est pourtant loin d'être
gagnée pour les Saoudiennes.
Des victoires individuelles
"So, I did it" ("Oui, je l'ai fait"), écrit avec fierté @NoraFahad
sur son compte Twitter. Elle fait partie des quelque trente-cinq
Saoudiennes qui ont affirmé publiquement avoir pris le volant ce
vendredi en Arabie Saoudite selon le décompte de @H_eba . "You made #Women2Drive a reality!" (V"ous avez fait de ce jour une réalité"), se réjouit @NYMansouri.
Les Saoudiennes ne veulent plus dépendre des hommes, des chauffeurs ou des taxis pour se déplacer.
"Droit des femmes saoudiennes pour conduire elles-mêmes" (Facebook)
Aucune arrestation et aucun incident ne sont à déplorer.
"Government didnt detain any of the 21+ women who drove today. A clear
message that's its a matter decided by the people." ("Le gouvernement ne
détient aucune des femmes qui a conduit aujourd'hui. Le message est
clair, c'est une question que seul le peuple doit trancher", analyse le
Saoudien @omar9944. Ce dernier estime également que "if only 1 woman drove today Id think #Women2Drive
is a huge success" ("Même si seulement une seule femme avait conduit
aujourd'hui, j'aurais considéré #Women2Drive comme un succès").
Un soutien international
"We're all Saudi women today #women2drive""
("Nous sommes tous et toutes des femmes saoudiennes aujourd'hui
#women2drive"), pouvait-on lire ce vendredi sur les comptes Twitter de
tous horizons. Le message est relayé par @Abir_Tn, étudiant tunisien en médecine, @GEsfandiari, une journaliste américaine ou encore par @CapSkirring, résident au Sénégal. Même mobilisation sur YouTube avec en vedette, la pilote de course automobile américaine Leilani Munter qui a adressé des encouragements aux militantes de Women2Drive.
Les Européens ne sont pas en reste. Ce vendredi 17 juin, des
associations féministes européennes ont marqué leur soutien aux
Saoudiennes. Elles se sont rendues devant les ambassades d'Arabie
Saoudite à Paris (vidéo), Londres et Bruxelles pour y déposer une
pétition et exprimer leur indignation.
"Nous avons d'autres combats à mener pour le droit des femmes"
Lama Al Suleiman,
l'une des deux premières femmes d'affaires élues, en 2005, au Conseil
d'administration de la Chambre de commerce et d'industrie de Djeddah,
"serait contente si les femmes conduisaient en Arabie Saoudite". Mais
pour elle, cela est loin d'être une priorité absolue: "Nous avons
d'autres combats à mener pour le droit des femmes, notamment au
travail".
"Il faut venir en Arabie Saoudite, voir comment la société
fonctionne et comprendre qu'on ne peut pas simplement plaquer une vision
occidentale à l'Arabie Saoudite", objecte Lama Al Suleiman. "La plupart
des jeunes filles saoudiennes ne savent pas conduire. De nombreuses
femmes conduisent en Arabie Saoudite, mais on ne les voit pas",
poursuit-elle.
Maha Al Sudairi, sociologue et femmes d'affaires saoudienne,
confirme cette position: "Je respecte le courage de Manal Al-Sharif mais
je pense qu'il y a des combats plus importants comme obtenir des
meilleures conditions en cas de divorce, au travail, etc."
"On ne peut pas acheter des cerveaux aux hommes!"
"L'Arabie
Saoudite a une place spécifique dans le monde arabe. L'Arabie Saoudite
n'a jamais été colonisée, donc, la société n'a pas, comme dans d'autres
pays arabes, été confrontée à une autre culture. Ce pays est très jeune,
et il est surtout la terre natale de l'islam. Dans le même temps, c'est
un pays très moderne qui bénéficie de la haute technologie et de
grandes richesses. Le problème, c'est qu'on ne peut pas acheter des
cerveaux aux hommes! Par rapport à Women2Drive, je me pose la question
suivante: où sont les hommes? Pourquoi ne soutiennent-ils pas davantage
les femmes?"
"Changer les mentalités en Arabie Saoudite va prendre du temps.
Notre société n'est pas prête pour des changements brutaux, nous devons
faire des progrès petit à petit, trouver des compromis", poursuit-elle.
L'islam et le Coran "garantissent des droits aux femmes", le
problème, "c'est la tradition", renchérit-elle. "L'Arabie Saoudite se
trouve dans une position géopolitique extrêmement étrange. Le pays est
encerclé par les révolutions. La position politique du roi Abdallah
n'est pas facile, il ne doit pas heurter l'opinion publique pour ne pas
laisser les extrêmistes gagner du terrain." Et prendre le volant du
pays.