VALERIE DE SENNEVILLE (au Palais de Justice de Paris), Les Echos

Olivier Metzner commence sa plaidoirie en défense. Et pour défendre Jérôme Kerviel, il accuse. Il attaque la Société Générale «une banque parmi les plus exposées, sur les subprimes», «une banque passée de la banque d'affaire à une banque casino». Les deux mains en coupe, le dos voûté, l'avocat ne bouge presque pas, il fait confiance à sa voix pour allonger les syllabes ou insister sur un mot, sans jamais hausser le ton, faussement doux ou naïf, aux accents vaguement populistes, ponctué de questions plus que de réponses, des «curieux, non?». Il tire tour à tour toutes les ficelles du métier de plaideur, plus ou moins grosses pour demander la relaxe de Jérôme Kerviel.
Des «erreurs», ou fautes, ou délits soupçonnés de Jérôme Kerviel, il en sera à peine question. C'est Nicolas Huc-Morel, le jeune collaborateur d'Olivier Metzner qui aura détaillé avant, pendant une heure et demi, pourquoi la banque ne pouvait pas ne pas savoir, reprenant la litanie des longs tableaux sortis du fichiers Eliott, des mails… «je vais sur le chiffre 4, je vais sur le chiffre 1 et je clic», dit-il sortant une petite télécommande et pointant sur l'écran des cases anonymes.
Olivier Metzner, lui, demande au tribunal de faire preuve de «bon sens» , là où tous les témoins ont parlé «d'invraisemblable» face aux sommes hallucinantes engagées par Jérôme Kerviel. «On veut nous faire croire qu'à la Société Générale, la trésorerie n'a pas beaucoup d'intérêt. Est-ce que cela est simplement plausible, est-ce que cela est simplement réalisable?»
Et l'avocat d'inverser la question qui a obsédé le tribunal: «qui êtes-vous M. Kerviel ?» a plusieurs fois demandé le président du tribunal Dominique Pauthe à l'ex-trader. «Qui êtes-vous Société Générale? Comment fabriquez-vous des gens (comme Jérôme Kerviel, ndlr) si ce n'est par intérêt financier?». Avec des accents passionnés, il va se lancer dans la description de ce «petit breton de Pont-l'abbé», un garçon «normal, pas un escroc», qui va engager «800 milliards d'euros sur les marchés, deux fois le budget de la France, 40 fois celui du ministère de la justice». A côté des activités «prudentes», «pures», «transparentes» de la banque et du «rouge flamboyant», a-t-il dit, «il y a la partie noire (le rouge et le noir illustrent le logo de la banque, ndlr), où on va construire des produits extraordinaires, des dérivés, de ci, de ça, des produits exotiques ».
Alors pour l'avocat il n'y a pas, il ne peut pas y avoir «abus de faiblesse… heu abus de confiance», un joli lapsus pour celui qui est aussi l'avocat de Françoise Bettencourt-Meyers qui accuse François Marie-Banier d'abus de faiblesse sur la personne de sa mère, Liliane Bettencourt. Il ne peut pas plus y avoir de faux, car, dit-il, les mails soupçonnés d'être faux visent à donner une justification a posteriori». Il y a bien en revanche introduction frauduleuse de données dans un système informatique. Mais cela n'a pas porté préjudice à la banque.
Puis Olivier Metzner va se lancer dans un registre où il est beaucoup plus à l'aise, un registre qui, il le sait, fera tout le sens de la décision: celui du calcul des dommages et intérêts et de l'amende. S'il plaide la relaxe de son client, l'avocat sait par ailleurs que, si le tribunal demande une somme élevé à son client, c'est qu'il estime que celle-ci n'a aucune responsabilité dans l'affaire. A l'inverse, ne rien demander ou presque rien c'est dire en quelque sorte, comme Olivier Metzner, que Jérôme Kerviel est «la créature» de la Société Générale. Il a donc contesté la responsabilité de Jérôme Kerviel dans la perte de 4,9 milliards, qui a résulté en janvier 2008 du «débouclage» (liquidation) des positions qu'il avait prises, alors que, démasqué, il avait quitté la banque.
Le tribunal dira le 5 octobre à 10h s'il s'est laissé convaincre par Olivier Metzner.
Photo : AFP/Miguel Medina