« Je suis tellement heureuse d'être présente en ce jour si spécial. Je m'étais promis de venir lorsque Jean-Paul II est mort en 2005. C'est fait. Le moment est incroyable.» affirme une Française venue de Toulouse en pélerinage. Comme l'ensemble des fidèles, elle a pu entendre les mots de Benoît XVI. «Nous, accueillant le désir de nombreux fidèles, acceptons que le vénérable serviteur de Dieu Jean-Paul II, pape, puisse être déclaré bienheureux. » A ces mots, prononcés en latin par Benoît XVI, une clameur s'est élevée des centaines de milliers de visages, certains en larmes, massés depuis l'aube sur la place Saint-Pierre, tandis qu'une immense photo de Jean-Paul II, datant de bien avant sa déchéance physique due à la maladie, était déployée. Entre les colonnes du Bernin, courait la célèbre phrase qu'il prononça lors de son élection en 1978 : « Ouvrez toutes grandes les portes au Christ. » Dans la foule, venus de tous les continents, des prêtres en soutane ou en clergyman, des religieuses, des familles modestes ou bourgeoises, des jeunes, des personnes âgées... « Qui d'autre au monde, demandait quelqu'un, serait capable, aujourd'hui, d'attirer une telle marée humaine ? » Dans le carré des officiels, pas moins de 87 délégations étrangères, dont 22 chefs d'Etat. La France était représentée par son Premier ministre, François Fillon. Les rues adjacentes étant bondées, de nombreux pèlerins ont suivi la cérémonie sur 14 écrans géants disséminés en ville, tandis que 800 prêtres donnaient la communion autour du Vatican.
Portant la mitre et la chasuble ayant appartenu à son prédécesseur, Benoît XVI a fixé au 22 octobre, date de l'accession de Karol Wojtyla à la papauté, la cérémonie de la « vénération » du « bienheureux » auquel un autre miracle devra être attribué pour qu'il puisse accéder à la sainteté, déjà acquise dans le cœur des fidèles de la place Saint-Pierre. Ensuite, deux religieuses, la Polonaise Tobiana Sobodka, vêtue de noir, qui avait assisté le pape, et la Française Marie Simon-Pierre, toute en blanc, miraculée à l'origine de la béatification, ont présenté à la foule un reliquaire contenant une ampoule de son sang. Dans son homélie, Benoît XVI a rendu hommage à cette « force de géant » qui sut « redonner l'espoir au christianisme » face au marxisme et « inverser une tendance qui semblait irréversible ». Il rappela également les moments forts de son pontificat, qui dura de 1978 à 2005, et fut l'un des plus longs de l'histoire du catholicisme. Enfin, agenouillé plusieurs minutes devant le cercueil, il a ouvert la procession qui s'est étirée jusque tard dans la nuit.
« Si je me trompe, vous me corrigerez », lance en italien, sur un ton complice et avec un fort accent polonais, l'inconnu Karol Wojtyla, qui vient de s'avancer sur la loggia de la basilique Saint-Pierre et qui s'adresse à la foule en ce 16 octobre 1978. Venu de derrière le rideau de fer, le nouveau pape, qui a pris « Jean-Paul II » pour nom, a 58 ans. Certaines de ses paroles resteront dans l'histoire. Ainsi, cette injonction lancée six jours après son élection : « N'ayez pas peur ! » Il poursuit : « Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ, à sa puissance salvatrice, ouvrez les frontières des Etats, des systèmes politiques et économiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation et du développement. » Ou bien, en 1979, sur la place de la Victoire, à Varsovie, lors de son premier voyage pontifical dans sa Pologne natale sous le joug communiste : « Exclure le Christ de l'histoire de l'homme est un acte contre l'homme. Sans Lui il est impossible de comprendre l'histoire de la Pologne. »
Intellectuel austère et rigoureux, l'un restait dans l'ombre, l'autre maîtrisait la communication à l'échelle de la planète. Ils étaient tellement différents. Pourtant Jean-Paul II et son successeur Benoît XVI avaient connu le totalitarisme, communiste pour le premier, hitlérien pour le second. Ils partageaient aussi un objectif commun : la résistance au déclin de la foi. « Le pape allemand fait redécouvrir l'authenticité du message de l'Evangile, après un pape polonais qui l'a rendu visible », résumait récemment un cardinal ayant requis l'anonymat. Lorsque, en 1978, Karol Wojtyla accède au siège de Saint-Pierre, treize ans après la révolution de Vatican II, il instaure un style qui tranche avec celui, réservé, de ses prédécesseurs, Paul VI et Jean Paul Ier. Il donne une image plus humaine de la fonction suprême du catholicisme : il confie avoir fait du théâtre et écrit des poèmes, avoue avoir été amoureux. Il n'hésite pas à plaisanter, à faire des mimiques et des blagues. Mieux : il est sportif, pratique le ski et la natation. Il sait aussi attirer les foules, au-delà des chrétiens. C'est une superstar.
Le contraire du cardinal allemand Joseph Ratzinger, intransigeant préfet de la doctrine de la foi, surnommé le « Panzerkardinal », qui, devenu Benoît XVI, a commis quelques maladresses de communication. « C'est un pape qui argumente ce qu'il dit [...] L'annonce (de l'Evangile) est la priorité de ce pontificat, son annonce est toujours argumentée », souligne le vaticaniste Sandro Magister à Radio Vatican.