
Que fait cette blonde platine à bouche carmin sur l'affiche du 61e Festival de Cannes, conçue d'après une photo de David Lynch ? On ne voit pas ses yeux, masqués par un rectangle noir qui pourrait être un morceau de pellicule. On ne sait si ce bandeau est plaqué à quelques centimètres de ses pupilles pour lui permettre de mieux scruter les images qu'il recèle ou s'il s'interpose pour l'empêcher de voir, de prendre du recul. A cette métaphore de l'art de regarder un film (ni de trop près, ni de trop loin), le long métrage d'ouverture du Festival ajoute un trouble. Adapté d'un roman du Prix Nobel 1998 de littérature, le Portugais José Saramago, Blindness imagine la pire chose qui puisse arriver à cette manifestation : un aveuglement général.Cette catastrophe se déroule dans une métropole anonyme, peuplée par plusieurs identités ethniques. Des Japonais, un Noir, des Latins, une femme rousse... Un homme perd brutalement la vue alors qu'il est au volant de sa voiture, provoquant un gigantesque embouteillage. Puis toutes les personnes l'ayant côtoyé les heures précédentes deviennent aveugles à leur tour, y compris le médecin ophtalmologiste (Mark Ruffalo), qui n'avait rien détecté d'anormal dans ses prunelles. "Agnaurose", "agnosie" ? Comment appeler cette étrange épidémie de cécité qui, peu à peu, va frapper la cité tout entière ? L'épouse de l'ophtalmo (Julianne Moore) se demande si le mal a un rapport avec l'agnosticisme, l'ignorance, le manque de foi. Elle se bat pour la survie de soncouple.
Mais la parabole de José Saramago balaie des horizons plus vastes. Ces infirmes contagieux, parqués derrière des grillages dans un hôpital désaffecté, et surveillés par des soldats armés, se mettent à se soupçonner les uns les autres d'être l'agent du virus, retournent à l'état de barbarie, croupissant dans un "camp" transformé en porcherie. S'étant autoproclamé roi des gueux, une jeune fripouille (Gael Garcia Bernal) réinvente les lois de la jungle, monnaye les cartons de nourriture contre argent et bijoux, puis, ayant détroussé tous ses compagnons d'infortune, exige l'asservissement sexuel des femmes en échange de maigres moyens de subsistance.
Peinture d'un chaos social avec viols, leçons de dignité et révolte, réflexion sur le racisme, le sens moral, la solidarité, Blindness interpelle les réactions individuelles et politiques aux catastrophes naturelles, imagine un monde futur en danger d'apocalypse, médite sur nos instincts sauvages, accuse le présent. "Je ne crois pas que nous soyons devenus aveugles, dit le narrateur de cette fresque, qui peut aussi être vue comme une effrayante parodie de "Loft Story". Je pense que nous l'avons toujours été." Serions-nous incapables de voir ce qui se passe autour de nous ?
EXCÈS DE SIGNES
De Saramago, on connaît le goût pour l'observation de ses personnages au microscope, et la condamnation du voyeurisme. On sait, depuis La Cité de Dieu, la détermination du Brésilien Fernando Meirelles à capter la façon dont la civilisation s'effondre dans les gouffres de la misère. Les personnages de cette horde primitive nous ramènent avec insistance à l'énigme du regard : un borgne qui représente le narrateur (Danny Glover), une prostituée aux lunettes noires (Alice Braga), des statues de saints aux yeux bandés dans une église. Seule épargnée, voyante, se faisant passer pour contaminée afin de suivre son époux, Julianne Moore incarne le guide qui extirpera les maudits des enfers, image du sacrifice et de la lucidité.
C'est peut-être à cause de cet excès de signes que le film échappe à la grâce. Et à cause aussi de l'acharnement du réalisateur à charger ses images d'effets. Pour figurer sur l'écran le sentiment de cécité, pour illustrer le "mal blanc" de ces hommes qui, brutalement, ont l'impression de "nager dans le lait", il use et abuse d'une surexposition chromatique qui, en sus d'accentuer l'aspect démonstratif de la thèse, le désigne comme un cinéaste m'as-tu-vu.