• La prostitution hors la loi ?

    Ils rêvent d'un monde sans prostitution. Un monde où les chemins de l'amour et de l'argent ne se croiseraient jamais, un monde d'où la sexualité vénale serait bannie, un monde où les relations sexuelles seraient toujours un moment de désir partagé. Ce rêve, ils veulent le voir proclamer solennellement à l'Assemblée nationale : une proposition de résolution affirmant "la position abolitionniste de la France, dont l'objectif est, à terme, une société sans prostitution" vient d'être déposée au Palais-Bourbon par des députés de l'UMP, du PS, du PC et des Verts. "L'Assemblée nationale proclame que la notion de besoins sexuels irrépressibles renvoie à une conception archaïque de la sexualité qui ne saurait légitimer la prostitution", affirme ce texte qui sera soumis au vote le 6 décembre.

    Au cours des dernières semaines, ces abolitionnistes ont trouvé un allié inattendu en la personne de Dominique Strauss-Kahn. Pour les militants antiprostitution, l'affaire du Carlton de Lille démontre jour après jour que la sexualité vénale est une véritable aliénation, qui constitue le refuge ultime de la domination masculine. Par égard pour l'ancien directeur du FMI, beaucoup évitent les condamnations publiques, mais ils ne se privent pas de souligner en privé une curiosité juridique qui fait leurs délices : dans le district de Columbia, à Washington, il est formellement interdit "d'inviter, de solliciter ou de persuader (une personne) dans la perspective de se prostituer ou dans un autre objectif immoral ou lubrique".

    Pourquoi ne pas imposer une telle interdiction en France ? plaident aujourd'hui les abolitionnistes. Pourquoi ne pas s'inspirer du dispositif répressif mis en place en 1999 par la Suède, le premier pays au monde à infliger des amendes et des peines de prison aux clients des prostituées ? Leur raisonnement est simple : sans clients, pas de prostitution... "Le marché de l'exploitation sexuelle doit faire faillite, affirme Olga Trostiansky, porte-parole de la Coordination française pour le Lobby européen des femmes. Nous voulons éradiquer ce fléau international, et pour ce faire nous devons agir sur la demande des clients."

    Malgré les sourires ironiques suscités par cette croisade que certains jugent puritaine, l'Assemblée nationale a très sérieusement balisé le terrain : en avril, une mission d'information présidée par la députée socialiste Danielle Bousquet a proposé de créer, dans le code pénal, un délit de "recours à la prostitution" sanctionné par une amende de 3 000 euros et une peine d'emprisonnement de six mois. Cette sanction serait complétée par une proposition qui, selon ses adversaires, fleure bon le camp de rééducation : un séjour obligatoire dans une "école de clients" inspirée des John Schools américaines ou canadiennes afin d'"éduquer les clients à la santé et aux relations de genre".

    Ce rêve d'un monde libéré de toute sexualité vénale s'inscrit dans une longue tradition. Dans les années 1870, une féministe anglaise, Josephine Butler, avait lancé une véritable offensive contre les maisons closes, qui encourageaient, selon elle, le "vice sexuel". Quelques années plus tard, en 1877, la Fédération abolitionniste internationale annonçait son intention de "combattre le fléau social de la prostitution, et spécialement de l'attaquer sous toutes les formes par lesquelles il revêt le caractère d'une institution légale et officiellement tolérée". Elle faisait allusion au modèle français des maisons closes, qui permettaient de soustraire la prostitution au regard des honnêtes gens tout en soumettant les "filles" à des contrôles sanitaires humiliants au nom de la lutte contre les maladies infectieuses.

    Emile Zola décrit notamment dans Nana, qui paraît en 1880, les multiples visages que revêtait la prostitution à son époque : des ouvrières sans le sou qui tentent de survivre lorsque le travail se fait rare, des demi-mondaines richement entretenues par des bourgeois, des professionnelles enregistrées par les autorités administratives dans des maisons closes. Mais, pour la plupart des Français de cette fin de siècle, les prostituées sont avant tout des femmes de mauvaise vie, voire des "dégénérées" : c'est le terme utilisé en 1 893 par Cesare Lombroso, le fondateur de l'école italienne d'anthropologie criminelle, dans son livre La Femme criminelle et la Prostituée.

    Nourri par ces représentations morales, le courant abolitionniste remporte une première victoire en 1886 avec l'interdiction, en Angleterre, du système réglementariste à la française. Pour l'Hexagone, il faudra infiniment plus de temps : c'est seulement en 1946 que la loi Marthe Richard interdit les maisons de tolérance sur le territoire métropolitain. Le Chat noir de Montluçon, Aux belles poules de Troyes ou Le Pompéi de Poitiers ferment alors leurs portes. "La prostitution ne pourra être victorieusement combattue que le jour où un ensemble de réformes économiques et sociales réussira à chasser de ce pays la misère qui est trop souvent la principale pourvoyeuse de la prostitution", affirme alors le gouvernement.

    Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la prostitution, en France, est considérée comme une activité privée : aucun texte du code pénal n'interdit aujourd'hui les relations sexuelles tarifées. Pragmatique, l'administration fiscale impose même les revenus tirés de la prostitution au titre des bénéfices non commerciaux. La France continue cependant de s'inscrire dans une perspective abolitionniste : les ordonnances de 1960 estiment que les prostituées sont des "inadaptées sociales" qu'il serait bon de réinsérer, et le racolage ainsi que le proxénétisme sont sévèrement réprimés. Depuis dix ans, le dispositif sécuritaire s'est même renforcé avec l'interdiction de la traite des êtres humains, de la prostitution des mineurs, et surtout du racolage passif, un délit aux contours incertains inventé en 2003 par Nicolas Sarkozy.

    Bien que le cadre légal de la prostitution soit devenu très restrictif, les abolitionnistes le jugent encore un peu lâche : ils veulent aujourd'hui franchir une nouvelle étape en sanctionnant le client. Leur détermination est aussi ferme que l'était, dans les années 1880, celle de Josephine Butler, mais les arguments ont changé : les abolitionnistes du XIXe invoquaient avec passion la morale et l'hygiène, ceux du XXe s'attardaient sur la misère sociale, ceux du XXIe brandissent l'arme politique de l'égalité hommes-femmes et de la dignité humaine. "Il s'agit d'éduquer les citoyens à un rapport entre les hommes et les femmes fondé sur l'égalité et le respect de l'autre", affirment Danielle Bousquet, Christophe Caresche et Martine Lignières-Cassou, trois députés socialistes.

    Cette croisade qui réunit des féministes solidement ancrées à gauche et des conservateurs aux accents puritains suscite cependant bien des réserves. Qu'il faille interdire la prostitution des mineurs et celle des personnes vulnérables, certes. Que la traite soit sévèrement réprimée, assurément. Que le proxénétisme soit sanctionné avec sévérité, personne n'en disconvient. Mais que, par principe, toute relation sexuelle tarifée entre adultes consentants soit solennellement interdite par la loi ne va pas de soi. La prostitution "libre" n'est sans doute pas la plus répandue, mais son interdiction froisse tous ceux qui croient à la valeur du consentement : au nom de quoi l'Etat serait-il fondé à intervenir dans les chambres à coucher afin de proscrire toute sexualité vénale ?

    Farouchement hostile au principe de la pénalisation du client, la philosophe Elisabeth Badinter dénonce ainsi les excès d'un abolitionnisme aux relents "victoriens". "J'appartiens à une génération qui s'est battue pour que les femmes fassent ce qu'elles veulent de leur corps. Si une femme souhaite gagner en trois jours, par la prostitution, ce que d'autres gagneraient en un mois à la caisse d'un supermarché, c'est son droit. La seule condition, et elle est essentielle, c'est évidemment qu'elle n'y soit pas contrainte. Pour le reste, les femmes font ce qu'elles veulent ! Au nom du puritanisme et de l'égalité, la société tente à nouveau d'imposer ses griffes moralisantes sur les femmes. Quelle régression !"

    Les abolitionnistes rétorquent que la prostitution "libre" n'existe pas ou qu'elle est extrêmement marginale. La mission Bousquet-Geoffroy estime ainsi que les prostituées qui revendiquent leur condition n'ont pas vraiment consenti à ce qui leur arrive : face à la misère, elles ont adopté des stratégies de survie qui finissent par les placer dans une véritable impasse. Leur destin est donc le fruit d'un choix "contraint" dont elles restent ensuite prisonnières. "L'exercice de la prostitution crée des addictions et des habitudes dont il est difficile de se défaire", affirme la mission parlementaire. Aux yeux des députés, la parole des prostituées qui affirment avoir choisi leur destin n'est donc qu'un séduisant mirage.

    Cette analyse des choix "contraints" fait sourire la philosophe Michela Marzano, qui a dirigé le Dictionnaire du corps (PUF, 2007). "C'est le cas de tous les choix que nous faisons : ils ne sont pas complètement libres, ils sont influencés par ce que nous avons vécu ou par des contraintes économiques et sociales qui nous sont extérieures, ce qui ne nous empêche pas, parfois, de les revendiquer." Certains voient même dans ce refus de prendre au sérieux la parole des prostituées "indépendantes" une fâcheuse condescendance. "Cette attitude est le péché originel de l'abolitionnisme, affirme la politiste Amélie Maugère, du Centre international de criminologie comparée de l'université de Montréal. Depuis la fin du XIXe siècle, il considère que le consentement des prostituées n'est pas pertinent, comme si elles étaient d'éternelles mineures ou de pauvres victimes."

    Les prostituées "indépendantes" sont-elles nombreuses ? Nul ne le sait vraiment. Selon l'Office central pour la répression de la traite des êtres humains, il y aurait environ 20 000 prostituées en France, mais ce chiffre est plus qu'incertain. La prostitution de rue est repérable - à Paris, la préfecture comptabilise 800 prostituées, les Amis du bus des femmes, 500 "traditionnelles". Mais il est infiniment plus difficile de connaître les pratiques des salons de massage ou des bars à hôtesses, les contours de la prostitution occasionnelle étudiante ou le nombre d'escort girls - le sociologue Laurent Mélito comptabilise 10 000 annonces Internet, dont 4 000 émaneraient de prostituées "indépendantes". Selon la mission Bousquet-Geoffroy, les années 1990 marquent le déclin de la prostitution "traditionnelle" au profit des réseaux de traite et des annonces sur Internet, mais cette analyse est contestée.

    Plus largement, le débat porte sur le sens même de la prostitution. En acceptant des relations sexuelles tarifées, les prostituées exercent-elles un travail, comme l'affirment les partisans de la reconnaissance de ce "métier" ? Ou louent-elles leur corps, ce qui est, selon la Convention de 1949 pour la répression de la traite, "incompatible avec la dignité et la valeur de la personne humaine" ? Pour Act Up ou le Syndicat du travail sexuel, la réponse ne fait pas de doute : les prostituées fournissent une "prestation" qui nécessite un certain savoir-faire, comme tous les travailleurs. Pour eux, la violence et l'aliénation qui règnent dans ce milieu ne viennent pas de la prostitution elle-même, mais de la stigmatisation morale de celles qui la pratiquent.

    Pour les abolitionnistes, au contraire, la prostitution en elle-même est un asservissement. Peu importe que la prostituée ait donné ou non son consentement. "On ne dispose pas de sa propre dignité, affirme le philosophe Dominique Folscheid, auteur de Sexe mécanique, la crise contemporaine de la sexualité (La Table Ronde, 2002). La prostituée est une esclave à temps partiel : elle crée un double de son corps qu'elle laisse à la disposition d'autrui, comme s'il s'agissait d'une chose dont on pouvait fixer le prix. Or Kant nous enseigne que la dignité consiste précisément à respecter aussi bien sa propre personne que celle de tout autre comme étant sans prix."

    Bien des témoignages de prostituées nourrissent cette vision aliénante de la prostitution. Dans un livre paru en 2001, Nelly Arcan, une escort girl québécoise qui s'est suicidée en 2009, raconte ainsi dans un effroi vertigineux la "dévastation de ce qui unit la putain à son client". "Même assise ou couchée, jamais je ne pourrai l'être assez pour toucher le fond de ma chute, il faudrait que je tombe en bas de ma chute, il faudrait que je tombe en bas de ma chaise, en bas de mon lit, il faudrait que s'ouvre le sol pour que je puisse dévaler infiniment vers les profondeurs de la terre." En France comme ailleurs, la prostitution reste d'ailleurs associée à un imaginaire de souillure et d'impureté : à part le comédien Philippe Caubère, qui ose aujourd'hui, dans l'espace public, revendiquer son penchant pour la sexualité vénale ?

    Cette vision de la prostitution laisse cependant beaucoup de spécialistes perplexes. "Il s'agit certes d'un univers violent où l'on trouve de la traite et des proxénètes, mais il y a aussi des prostituées indépendantes, des escort girls qui travaillent sur Internet ou des occasionnelles qui exercent un autre métier, constate la politologue Janine Mossuz-Lavau. Certaines souffrent, mais ce n'est pas le cas de toutes. Il y a des prostituées qui choisissent leurs clients et leurs tarifs, et qui ne souhaitent pas arrêter. Au nom de quoi faudrait-il leur interdire de travailler ?" La pénalisation, affirment-ils, aurait en outre l'inconvénient de rejeter les prostituées dans la clandestinité, l'isolement et la violence. "Cela conduira à dégrader la situation de ces personnes que l'on prétend protéger !", soupire Lilian Mathieu, sociologue au CNRS.

    Mais sur ce sujet comme sur bien d'autres, c'est souvent l'enjeu symbolique de l'interdiction qui fait débat. Pour les abolitionnistes, la pénalisation du client est une manière radicale d'affirmer que le corps des femmes n'est pas "à vendre" : il s'agit de "penser l'éducation de la société dans son ensemble", affirment Danielle Bousquet, Christophe Caresche et Martine Lignières-Cassou. Une profession de foi qui fait frémir certains intellectuels. "Dans l'idéal, la sexualité, c'est, bien sûr, le désir réciproque irrépressible, sourit Janine Mossuz-Lavau. Mais le législateur ne peut pas raisonner uniquement en fonction d'un idéal. On ne peut pas décréter autoritairement la fin d'un certain nombre de phénomènes de société."

    Beaucoup craignent en outre que l'interdiction de facto de la prostitution soit une manière, pour le législateur, de faire intrusion dans la vie privée en édictant du haut de sa tribune une "norme de la bonne sexualité" - partagée, égalitaire et gratuite. "Les pouvoirs publics instaureraient ainsi une forme de police des comportements privés, un regard inquisiteur sur notre sexualité", résume Amélie Maugère. Une critique que les abolitionnistes repoussent en invoquant le respect de l'égalité hommes-femmes. Sauront-ils convaincre l'hémicycle et placer la France dans le sillage des pays scandinaves comme la Suède, mais aussi la Norvège ? Ils veulent y croire.

    lemonde.fr


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