• L'an I de la démocratie tunisienne

    Près de 1600 listes candidates ont été enregistrées pour l'élection de l'Assemblée

    constituante le 23 octobre. Ce foisonnement brouille le paysage politique du premier scrutin

    depuis la chute de Ben Ali alors que les Tunisiens sont avant tout préoccupés par

    l'amélioration de leur niveau de vie.

    Ce lundi-là, la route de Kairouan était bloquée. Un énième barrage sauvage érigé, cette fois, par les habitants du village d'Enfidha pour protester contre les nuisances occasionnées par la cimenterie locale et réclamer des indemnités. Bâillonnée pendant deux décennies par le régime de Ben Ali, la Tunisie a basculé, depuis la fuite de l'ancien président, le 14 janvier dernier, dans une ivresse de revendications tous azimuts qui s'accompagnent parfois de violences. Prudent, Abdel Wahab Hani a donc achevé sa tournée dans un café d'Akouda, une bourgade de 35 000 habitants, au milieu d'une dizaine de sympathisants venus présenter, eux aussi, leurs doléances. Rentré en Tunisie après vingt ans d'exil en France, Hani a fondé une petite formation politique baptisée el-Majd ("la Gloire"). Elle est en lice pour le scrutin du 23 octobre prochain qui élira une Assemblée constituante. Les premières élections libres dans l'histoire de la Tunisie. La campagne ne commencera officiellement que le 2 octobre, mais, d'ores et déjà, la bataille électorale fait rage.

    Sous-marins islamistes

    Faute de culture démocratique, le défi s'annonce considérable. Cent cinq formations politiques ont été légalisées depuis le début de l'année. Une euphorie enfumée d'un brouillard à couper au couteau. Nul ne semble en mesure de décrypter le nouveau paysage politique, un marais aussi opaque qu'instable peuplé de sous-marins, de fantômes et d'aventuriers populistes.

    Les fantômes, eux, viennent du RCD, le défunt parti de Ben Ali, sur les cendres duquel sont nées plusieurs petites formations. En quête de respectabilité, ces ex-RCDistes ont endossé les vieux habits du Néo-Destour, le parti de Habib Bourguiba, devenu une référence nationale, un de Gaulle tunisien. La nouvelle scène politique tunisienne présente un autre dénominateur commun: le centrisme et plus précisément celui qui bat à gauche, la révolution s'étant faite au nom des classes défavorisées. À l'instar de beaucoup d'autres formations, el-Majd, le parti d'Abdel Wahab Hani, s'identifie donc comme centriste bien que la plupart des observateurs le perçoivent islamo-progressiste. Seule certitude: à l'exception des islamistes du parti Ennahda ("Renaissance"), la visibilité des formations en compétition laisse sérieusement à désirer quand elle n'est pas quasiment nulle. Crypto-islamistes ou crypto-RCDistes, les sous-marins, eux, sont apparemment légion. Et puis, il y a les candidats indépendants qui représentent près de la moitié des 1 570 listes candidates et qui pourraient rouler pour les grands partis mal implantés dans certaines circonscriptions.

    Bien qu'ils n'aient joué aucun rôle dans la "révolution du jasmin", les islamistes d'Ennahda sont donnés favoris de la course électorale. "Ils n'ont aucun programme économique, ne savent traiter les conflits sociaux que par le biais d'actions caritatives et fondent leur discours sur l'oumma (la communauté) alors que la révolution a été faite par des individus", remarque un observateur. Mais, plusieurs milliers d'entre eux ayant été embastillé, voire torturés, au début des années 1990, "ils jouissent d'une aura de martyrs à laquelle s'ajoute une réputation d'intégrité". Ils bénéficient aussi de la générosité de certaines pétromonarchies du Golfe.

    Ennahda, qui a investi les mosquées, veut ratisser large. D'où son ambiguïté. Son double langage, tantôt réformiste sur le modèle de l'AKP turc, tantôt conservateur, voire rétrograde, a jeté un malaise. Le mouvement est loin d'être homogène et les provocations d'un courant salafiste ultraminoritaire, mais très voyant, ont contribué à renforcer le trouble. "Fin juin, raconte la dirigeante d'un mouvement féministe, des islamistes radicaux ont tenté d'empêcher la projection à l'hôtel Africa du film de Nadia el-Féni intitulé Ni Dieu ni maître. Ils ont tout cassé et contraint la réalisatrice à changer le titre de son film."

    Avocate sous Ben Ali de l'intégration des islamistes dans l'arène politique, l'ancienne opposition dite laïque semble désemparée par ce passage du virtuel à la réalité. Après avoir craint que la révolution ne soit confisquée par l'ancienne nomenklatura, elle redoute confusément qu'elle le soit par les islamistes.

    Le Parti démocratique progressiste (PDP) de Nejib Chebbi apparaît comme le mieux placé aujourd'hui pour tenir tête à Ennahda. Accusé de diaboliser les islamistes, Chebbi réclame la tenue d'un référendum sur la durée et les prérogatives de la constituante. Les milieux d'affaires, plus ou moins compromis avec l'ancien régime, misent désormais sur ce vieil ennemi de Ben Ali comme on souscrit à une police d'assurance. Chebbi rassure les classes moyennes lasses d'un climat d'anarchie qui commence à leur faire regretter Ben Ali.

    Brider les grands partis

    Le succès annoncé d'Ennahda a du même coup polarisé la campagne sur la place de l'islam dans la société tunisienne. Mais ce débat idéologique ne semble guère intéresser les Tunisiens, préoccupés surtout par l'amélioration de leurs conditions de vie. Cinquante-cinq pour cent des électeurs se sont inscrits volontairement, ce qui laisse augurer un taux de participation important, mais un à deux tiers d'entre eux (selon des sondages dépourvus de fiabilité) seraient indécis. Certes, le scrutin du 23 octobre représente une expérience totalement inédite, un saut dans l'inconnu, mais pour Moktar Trifi, président sortant de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, cette perplexité résulte surtout d'un "discours politique indigent". Le mode de scrutin - la proportionnelle intégrale au plus fort reste -, réputé le plus compliqué du monde, n'aide pas à clarifier les enjeux. Selon Kamel Jendoubi, président de l'Isie, l'instance qui pilote les élections, il vise "à permettre le maximum d'expressions politiques". En réalité, il a été sciemment choisi pour brider les grands partis. "Nous aurons probablement une Assemblée atomisée, reconnaît Jendoubi. Ce qui pourrait entraîner une instabilité politique. Mais c'est un passage obligé si nous voulons éviter le risque d'un retour en arrière avec un parti hégémonique."

    LeFigaro.fr


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