• Iran : le spectre d'une nouvelle

    par David Rigoulet-Roze, chercheur à l'IFAS | lemonde.fr

    Alors que vient d'être adopté par les pays Occidentaux le principe d'un embargo pétrolier sans précédent associé à un gel

    des transactions avec la Banque centrale iranienne (BCI) pour faire plier l'Iran sur la poursuite de son programme

    nucléaire manifestement à vocation militaire, il est permis, sinon souhaitable, de se poser une question inconfortable

    entre toutes : celle de son efficacité putative. Une question régulièrement soulevée d'ailleurs par Israël – qui voit la

    possibilité d'une bombe iranienne comme une "menace existentielle" et pas seulement comme un risque pour l'équilibre

    international – au regard du résultat plus qu'incertain des précédents trains de sanctions votés depuis fin 2006. Sans

    invalider a priori le bien-fondé de la démarche ayant présidé à la mise en oeuvre de ce processus des sanctions, présentée

    comme l'unique – et ultime ? – alternative à des frappes militaires, s'engage-t-on nolens volens dans une voie susceptible

    de déboucher sur une issue militaire à la crise ? Il semble en effet peu probable que l'Iran, par fierté nationale perse,

    capitule sans conditions. Et ce, d'autant moins que les radicaux au pouvoir à Téhéran, sont convaincus, à tort ou à raison,

    que les Occidentaux, et plus précisément les Etats-Unis, ont une stratégie de regime change comme pour l'Irak au

    printemps 2003.

    Or, cette crise que nombre d'experts qualifiés n'hésitent pas à considérer comme la crise internationale probablement la

    plus grave par ses enjeux mondiaux depuis celle des missiles de Cuba en octobre 1962 a, ceteris paribus, d'étranges

    points communs avec celle-là dont les termes de sa résolution à l'époque pourraient être utiles aujourd'hui. En effet, on

    peut rappeler que son dénouement au profit de la paix mondiale reposait sur un accord "donnant-donnant" : le retrait des

    missiles fut décidé par Khrouchtchev le 26 octobre après engagement écrit de non-invasion de Cuba par le président

    Kennedy. Cette clause de non-invasion est vue aujourd'hui comme un point très important, sinon crucial, de la négociation

    : il aurait accéléré la sortie de crise en permettant aux Soviétiques d'éviter l'humiliation.

    Rappeler ces éléments n'est pas sans intérêt au regard de la crise actuelle avec l'Iran et des objectifs fondamentaux des parties en présence : du fait du syndrome obsidional qui affecte l'Iran depuis l'avènement de la République islamique en 1979, Téhéran a une obsession, celle de sa "sanctuarisation". Une obsession considérablement renforcée après 2001 par l'encerclement militaire américain à la fois en Afghanistan (renversement des Talibans en décembre 2001) et en Irak (renversement de Saddam Hussein en mai 2003). Quoiqu'on puisse penser de la nature actuelle éminemment problématique du régime iranien, cet argument stratégique d'une "sanctuarisation" ne se balaie pas d'un simple revers de main. L'histoire récente – notamment la guerre Iran-Irak – a probablement conduit Téhéran à conclure que la possession par l'Iran de la bombe atomique aurait évidemment dissuadé le dictateur baathiste de faire usage de ses armes chimiques – portant prohibées au niveau international – sans jamais avoir à rendre de comptes. Cela sous-tend certainement cette volonté farouche affichée par Téhéran de poursuivre son programme d'enrichissement d'uranium, par nature dual, en fonction précisément du degré d'enrichissement atteint : à vocation civile, si l'on n'excède pas 20 %, mais potentiellement militaire dès lors qu'on le fait passer à 90 %. Rappeler ces éléments permet de comprendre l'attitude iranienne, sans en accepter pour autant les attendus éminemment dangereux.

    Alors, comment sortir de cette aporie stratégique. Quel est l'objectif essentiel des Occidentaux ? Empêcher l'Iran de produire la bombe faute de quoi cela aurait des conséquences dévastatrices pour l'équilibre international : cela signifierait en effet que l'Iran condamnerait à terme la pérennité du TNP (Traité de non-prolifération) mis en œuvre au début des années 1970 précisément dans le prolongement de la crise de Cuba, avec l'idée que contenir le nombre de détenteurs de la bombe réduirait d'autant le risque démultiplicateur d'un dérapage incontrôlé. Or, l'Iran en est Etat-partie depuis qu'il l'a signé en 1968, avec tous les engagements que cela induit de sa part. Faute de quoi cela risquerait de pousser tous les autres pays de la région – qui ne s'en sont pas cachés du reste – à se lancer dans une course folle de prolifération. Sans parler de l'immunité géopolitique que conférerait la détention de la bombe par l'Iran de la République islamique d'Iran, laquelle aurait alors toute latitude pour faire aboutir ses menées potentiellement déstabilisatrices sans risquer d'avoir à en payer le prix.

    Comment alors parvenir au but précité d'empêcher l'Iran d'accéder au statut de puissance nucléaire militaire ? Certainement en convaincant Téhéran que cette "sanctuarisation" recherchée pourrait être obtenue sans nécessairement passer par l'acquisition de la bombe. En faisant valoir à Téhéran que l'Iran est d'ores et déjà une "puissance du seuil" – à l'instar du Japon qui pourrait faire la bombe en un mois mais qui s'y refuse par esprit de responsabilité historique – depuis que le président Mahmoud Ahmadinejad a ostensiblement déclaré le 11 avril 2009 que son pays maîtrisaît le "cycle complet de l'enrichissement d'uranium". Il ne s'agit pas de faire preuve ici de naïveté ni de complaisance. Mais comme l'avait déclaré feu Yitzhak Rabin à ses opposants au dialogue avec le dirigeant palestinien Yasser Arafat : "C'est avec les ennemis les plus farouches que vous faites la paix, pas avec des amis." Et c'est là que l'on retrouve l'affaire de la crise des missiles avec la promesse américaine de ne jamais attaquer Cuba, si La Havane renonçait définitivement à accueillir sur son sol des missiles nucléaires russes. Dans la crise actuelle sur le nucléaire iranien, cela supposerait de mettre tout le passif sur la table en proposant à l'Iran un Great bargain ne couvrant pas uniquement la question nucléaire mais aussi la place de l'Iran dans l'architecture régionale. Cela est envisageable dès lors que toutes les parties en présence feraient preuve de réalisme et de transparence sur leurs buts respectifs, ce qui suppose pour les Occidentaux de certifier qu'ils ne visent pas un regime change et pour Téhéran de renoncer à sa stratégie de la taqqiya (dissimulation) propre à la culture chiite appliquée à la problématique nucléaire.

    Alors pourraient être posés les termes de la résolution de cette crise : l'engagement explicite de la part de l'Iran d'un renoncement à produire la bombe avec la ratification du protocole additionnel de l'AIEA relatif aux inspections intrusives en échange d'une assurance fournie par les Occidentaux en général, et les Etats-Unis en particulier. Un engagement contractuel qui pourrait même être cautionné par les Brics dont deux d'entre eux ont officiellement et effectivement renoncé au nucléaire militaire – le Brésil en 1990, l'Afrique du Sud après la fin de l'Apartheid en 1989 avant d'adhérer au TNP en 1991 – de garantir la "sanctuarisation" de l'Iran nonobstant la nature du régime. Une fois les termes de la question posés, si l'objectif de l'Iran devait finalement s'avérer être autre que celui d'une "sanctuarisation" stratégique, alors la Communauté internationale n'aurait d'autre choix que d'en assumer les attendus en poussant jusqu'au bout la logique des sanctions et ce qu'elle peut éventuellement induire en termes militaires.


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