• A Gaza comme à Rio, le surf planche de salut

    Des plages de Gaza jusqu'aux favelas de Rio, des écoles de surf fleurissent dans des zones au climat explosif, pour  

    permettre aux populations locales d'échapper l'espace d'un instant à leur triste réalité.

    Le 21 août 2007, un Américain de 86 ans, Dorian "Doc" Paskowitz, se présente au check-point d'Erez, principal point de passage reliant Israël à la bande de Gaza. Légende vivante du surf en Californie, cet ancien médecin livre, malgré l'interdiction des gardes, quatorze planches à des surfeurs Palestiniens qui l'attendaient de l'autre côté de la frontière. Les surfs avaient été offerts par des boutiques de glisse israéliennes grâce à la volonté et au travail de "Doc" Paskowitz. Ce geste d'amitié, destiné à promouvoir la paix entre Israéliens et Palestiniens, a fait le tour du monde grâce à une large couverture médiatique. Dans la foulée, une initiative de bienfaisance appelée Surfing for Peace est née de ce coup de publicité.

    DES GAZAOUIS À L'ASSAUT DES VAGUES

    Dirigée aujourd'hui par un surfeur israélien, Arthur Rashkovan, soutenu par un vieil ami, Matthew Olsen, par l'un des fils de Dorian Paskowitz, David, ainsi que par Kelly Slater, onze fois champion du monde de surf, le projet Surfing for Peace a pour but d'améliorer les relations entre les deux peuples à travers le surf. "Nous ne sommes pas là pour apporter la paix, ce serait trop demander. L'idée, c'est de faire naître des amitiés entre surfeurs israéliens et palestiniens tout en essayant de développer une petite économie du surf entre nos deux pays", affirme Arthur Rashkovan également directeur marketing d'une grande marque de surf. "Surfing for Peace n'est relié à aucun mouvement politique. Nous ne nous considérons pas comme une organisation formelle, mais plutôt comme une communauté de surfeurs et de partisans du dialogue entre Israéliens et Palestiniens", précise-t-il. Malgré tout, la communauté reste soumise, au même titre que les ONG travaillant dans la région, à l'instabilité politique de cette dernière et à l'embargo d'Israël sur Gaza.

    En 2008, Matthew Olsen met à la disposition de Surfing for Peace l'organisme à but non lucratif qu'il dirige, Explore corps, qui réalise des initiatives dans le domaine de l'éducation de la jeunesse à travers des activités sportives et artistiques. Olsen crée, avec la communauté, le Gaza Surf Club, implanté à al-Deira Beach, une plage de la banlieue sud de Gaza City, spot de prédilection des surfeurs gazaouis. Mohamed Olwan en est le responsable des relations internationales, il dresse un bilan des actions dont le Gaza Surf Club a pu bénéficier. "Depuis quatre ans et malgré le blocus israélien, la communauté a envoyé du matériel (planches, combinaisons, vêtements) à Gaza. Récemment nous avons reçu des combinaisons pour les filles conformes à la charia, des burquinis. Quand Matt vient à Gaza, il nous aide à réparer des planches et donne des cours à nos jeunes surfeurs."

     

    God Went Surfing with the Devil Trailer from Cinema Libre Studio on Vimeo.

     

    Mahmoud Reyashe est l'un d'entre eux, pour lui surfer est le seul moyen de s'échapper d'un territoire en guerre permanente, il se confie. "Quand je surfe c'est comme si j'étais libre, je peux oublier toutes les douleurs et les difficultés de ma vie à Gaza. J'aimerais faire de la compétition et surfer avec d'autres personnes dans le monde entier. Mais, plus que tout, je rêve d'aller surfer à Hawaï", confie-t-il. Un rêve partagé à plus de 10 000 km de là par Naama, un Brésilien de 13 ans, élève du Favela Surf Club, et dont l'histoire a été transposée à l'écran en 2009 dans le documentaire Rio Breaks.

    "PROMOUVOIR LA CITOYENNETÉ DANS LES FAVELAS"

    Niché dans la zone sud de Rio de Janeiro et plus exactement sur les collines d'Ipanema et de Copacabana, les quartiers les plus riches et les plus touristiques de la ville, le complexe de Pavao, Pavaozinho, Cantagalo ("le paon, le petit paon et le coq qui chante", en français) regroupe trois favelas qui abritent plus de 10 000 habitants. Malgré la proximité, les Cariocas ne se mélangent quasiment pas entre ceux de l'asphalte (la ville), et ceux des morros (collines). Il n'y a guère que dans le surf et les milieux culturels que la séparation sociale s'efface un peu. Depuis la fin des années 1990, certains habitants ont décidé de se mobiliser afin de faire sortir les enfants des favelas. Le sport s'est alors présenté comme un moyen efficace pour tenir les jeunes à distance de la drogue et de la violence. C'est au cœur de ce regroupement de favelas qu'ont été créées deux écoles de surf, la Surf Gloria School et le Favela Surf Club, afin de donner un peu d'espoir à ces enfants en les mettant sur la bonne vague.

    Fondé en 1998, le Favela Surf Club bénéficie aujourd'hui à plus de 2 000 enfants et adolescents et offre plusieurs activités allant du surf, au beach-soccer en passant par des cours de percussions. Joao Paulo Veiga, directeur exécutif et cofondateur de cette école explique sa démarche. "Notre principal objectif est d'amener et d'insérer les jeunes de la favela dans la société. Pour y arriver nous utilisons l'enseignement, le sport, la culture et la conscience environnementale comme des outils pour promouvoir la citoyenneté. Avec de meilleures perspectives d'avenir il est possible de les éloigner de la violence." A Rio, le surf est un sport pratiqué majoritairement par une certaine tranche aisée de la population. "Donner l'occasion de surfer aux enfants des favelas, c'est faire tomber les murs d'une société cloisonnée. C'est aussi augmenter les liens entre favelas et beaux quartiers, ouvrir des portes entre deux mondes."

    Rio Pro 2011- Favela Surf Club, Rio from Friday on Vimeo.


     

    Au Brésil comme ailleurs, quand les jeunes des favelas surfent où jouent sur la plage, il n'y a plus de différences sociales. Les actions menées depuis plus de dix ans par le Favela Surf Club conjuguées à la politique de pacification des favelas conduite par le gouvernement depuis fin 2008 ont permis de montrer que d'autres perspectives étaient possibles. Cependant Joao Paulo Veiga reste prudent quant aux récentes évolutions de la "cité merveilleuse". "La violence continuera malheureusement à exister. Cependant, chaque effort qui améliore les conditions de vie des habitants est utile. Chacun a sa part de responsabilité et doit travailler pour trouver de meilleures solutions pour tous."

    QUEL AVENIR ?

    Victimes de leur succès, le Favela Surf Club et le Gaza Surf Club n'arrivent plus à contenter tout le monde. A Rio, les aides financières publiques et privées font cruellement défaut et obligent les responsables à restreindre les capacités d'accueil et les activités du club. A Gaza, les problèmes sont plus nombreux. D'une part, en raison du blocus imposé par Israël, le nombre de planches tend à diminuer, tandis que le nombre de surfeurs augmente. D'autre part les égouts de la ville, qui se déversent directement dans une mer devenue saumâtre, provoquent de nombreuses maladies de peau chez les surfeurs, qui en plus de planches et de matériel de réparation ont également besoin de combinaisons. "Tant qu'il restera des jeunes que ni la violence, ni la misère n'auront réussi à décourager totalement, rien ne sera perdu pour nous", assure Mohamed Olwan, toujours optimiste.

    Même si leur structure et leur histoire sont différentes, ces deux clubs de surf distants de plusieurs milliers de kilomètres offrent les mêmes possibilités aux jeunes de pouvoir sortir surfer loin des problèmes du quotidien. Leurs responsables, qu'ils soient Américains, Brésiliens, Israéliens ou Palestiniens mettent un point d'honneur à donner un apprentissage qui va au-delà de la pratique sportive.

    L'histoire du Gaza Surf Club est racontée dans le livre Surfin Gaza, distribué par les éditions 1980, et qui propose les témoignages des acteurs du projet, des photos et le DVD du documentaire God went surfing with the Devil, réalisé par Alex Klein. Les textes sont en anglais, en français et en arabe.

    Mathieu Poleni | lemonde.fr


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